Parfois, j’aimerais me fondre dans le geste tendre d’un petit singe penchant sa tête vers un coussin de feuilles tressées pour se blottir avant de s’endormir, seul et sans crainte
Ce soir dans le déclin du jour nue les cheveux ébouriffés le corps dégrossi recouvert de peau rouge taillé en milliers de morceaux que mon désir retient
je sortirai
je sortirai
nue intranquille défardée le coeur tambour engorgée d’une peine non encore filtrée en marchant je la jetterai sur le chemin à côté des morsures sur la rosée des fleurs elle roulera dans le fossé
je traverserai la ville gaie anonyme on dira que je suis folle on dira que je suis hystérique on dira que je ne vais pas bien ou quoi comme ça à passer sans m’arrêter devant les yeux des vitrines où tout est possible accessible fin de séries de séries toujours plus monotones
d’où l’unique manque
sur mon chemin, je parlerai à des groupes d’hommes et de femmes, ils ne seront pas nus car il ne leur manquera rien certains m’écouteront quelques unes non pas toujours quelques uns pourront me répondre on me regardera avancer diminuer sur le pont disparaître
encore disparaître
et en courant
j’irai
oui
j’irai
j’irai dans un champ et je crierai je crierai sans discontinuer je crierai sans pleurer je crierai je crierai sans que mon cri ne cesse
En partant, le soleil poudre d’or la chevelure des arbres. Partout des incendies grandissent. A l’arrière des humbles faiseurs d’ombre, une longue ligne noire, coupée seulement par endroits, se dessine. Elle traverse le plafond de l’œil dans un silence inouï. Je reconnais les seigneurs du ciel, ils s’éloignent, en volutes. Ils clignotent, alignés, tracent une phrase en mouvement qui, se désarticulant sans cesse, devient indéchiffrable.
Plus haut, un astre doré court dans le bleu, il glisse dans les ourlets du vent. C’est le départ du jour que signale à grands cris le peuple des oiseaux. Leur bourdonnement sonore achève tout ennui possible. J’attends. Je nidifie moi aussi un lieu pour féconder ma nuit.
Mes yeux plissés se penchent vers une masse blonde, devenue presque indiscernable. A côté, une vieille personne dort sous le feuillage humide que la rivière abreuve. Dans quelques heures, elle tombera au sol, pétale de chair, elle ira, égrenant ses mystères jusqu’au fond de la terre. Un peu d’elle continue l’infini.
Demain, j’irai chanter sur sa dépouille.
En contrebas, j’aperçois, comme une natte brune, le chemin accouché d’une colline. Je le prends aussitôt sans savoir où il mène, les pieds bien à plat sur ses courbes douces, un bâton de bois sec à la main, à la fois pour chasser les vipères et débusquer les trèfles à quatre feuille. Je me fabrique une luge avec un tronc séché, je glisse sur la neige verte qui me soulève.
Le paysage passe devant moi, me continue.
De l’autre côté des buissons, là où mon regard s’éteint, je sais que la ville aboie et que, dans leurs grands manteaux, mes semblables se meuvent hâtivement, se rendent quelque part. Il est encore temps de ralentir. A petits pas, je retourne sur le bord des fourrés, je renifle l’humus, je recueille des brindilles, je fouille dans les broussailles, de quoi nourrir encore un peu mon âme.
Plus personne ne peut dire un mot, il n’y a aucun doute aucun rire qui divise son savoir car elle sait et ça, ça ferme tout, ça ferme, ça la ferme, alors elle continue et ça parle, tout seul, ça parle tout seul, c’est à côté de son corps, pas pris dans le pli du regard ni dans la voix, ni dans l’abysse de la poitrine, ça parle sans s’arrêter sans répit, sans repos, ça fait mal aux oreilles mais moins qu’à l’estomac, celui qui digère mal l’excès de mots, l’excès du mal dans le tissu de mots qui gratte la peau.
Elle sait alors c’est tout, ça ferme tout alors on garde en soi la haine pour ce qui se ferme, la ferme. La ferme, on a envie de dire ça, la ferme, de le crier, de le vomir à ses pieds, de tousser son dedans, d’éclabousser son foie, sa rate, ses intestins, on les jette comme des mots qui ne peuvent pas sortir, atterrés dans la gorge.
Plus on se vide au dedans, plus on rétrécit, on a 10 ans, on ne sait pas encore que quelque chose peut ne pas être clos, qu’on peut sortir et courir vite, tout envoyer balader, nommer la haine, localiser la haine.
Il paraît que certains papillons attendent le passage des bagnoles pour s’écraser le plus vite possible, pour crever une bonne fois pour toutes sous le plastique chauffé par le goudron en feu.
Je pense qu’ils se précipitent, que la vitesse de ces fauves en métal rend leur trépas plus désirable car plus rapide.
On pourrait croire comme ça que c’est un hasard, qu’ils sont là de façon accidentelle, qu’ils étaient simplement là au moment où passait le bolide, affairés à désirer une fleur ou à tromper l’ennemi au soleil, on pourrait le croire, oui.
Et puis, on pourrait se dire conséquemment qu’ils se font attraper, faucher, soulever par la violence du vent cassé par ces engins et qu’ils tombent sous leurs roues comme sous le coup du sort, disparaissant du champ de tout regard.
Et, on pourrait aussi croire que, comme affolés de leur effet, leur fin ne serait que la suite logique d’une rencontre fortuite mais qui devait tout de même arriver, à cette heure précise, là où tout est aveugle, dans cet angle là de la route même, avec cette aile comme ça, rien qu’à demi brisée, d’où persiste le bleu.
Peut-être que leur acte détruit et subsume à lui seul et en cet exact instant, la somme des vastes chaos qui ont mené un jour au fait qu’une larve puisse se métamorphoser en une si grande beauté. Oui, c’est peut être cela qu’ils fracassent, leur beauté, leur insupportable éphémère, leurs milliers de regards sur le sexe des fleurs.
Ils doivent bien le sentir ça, avec toutes ces conversions qu’ils ont menées, qu’on ne fait que passer, après s’être déchiré l’enveloppe derrière la tête, en tentant haletant d’oublier de ramper pour s’envoler en l’air. C’est peut être ça qu’ils fracassent et que sapent les sales roues de nos caisses à cimetière.
Mais, ça ne semble pas encore assez puisqu’ils survivent, oui, ils survivent à leur beauté et laissent des traces de couleur sur les routes encombrées.
Et tu vois, la trace sur la route là, celle qui brûle mon regard, moi qui ne fais que passer, cette trace multicolore qui brille, qui n’a pas encore renoncé au soleil, c’est leur or, même écrasée leur beauté insiste et reste le vrai immobile, sur le bitume ardent.
Ce que je vais te dire est déjà peut-être écrit quelque part, inscrit dans le sombre d’un livre, coincé dans la bibliothèque d’un lieu dit du monde, insoupçonnable, presque perdu, en tous cas ignoré, resté insu.
Peut-être aussi au fond que je te l’avais déjà dit mais que je l’ai oublié, que j’ai perdu la page, égaré le moment et même l’intention restée ensevelie dedans. Ce que je vais te dire d’autres y ont déjà pensé, l’ont fait, ou l’ont peut être déjà écrit et l’ont donné à d’autres qui l’auront lu et oublié car nous sommes faits pour oublier, et quand nous croyons inventer, nous ne savons pas encore que nous nous sommes seulement souvenu de ce que nous avions oublié car ça s’était enfoui, ça s’était converti au sein d’une autre forme, rendue méconnaissable. Oui, voilà pourquoi je te le dis, pour que tu te souviennes toi aussi de ce que j’oublierai encore demain inexorablement, comme tous ceux à qui j’aurais été me dire.
Ce que je vais te dire à peut-être déjà été écrit, mais ceux qui l’auraient déjà entendu ou lu, ceux-là qui nous sont proches, qui nous sont aussi tout à fait lointains, au moment même où je te parle, car ils sont morts ou bien pas encore nés, c’est presque pareil tu sais, oui, ceux-là même dont je te parle, ils n’étaient pas toi et moi. Et moi je te parle maintenant, ici, je te regarde et je te dis ce que j’ai à te dire, et alors cela n’est donc pas encore écrit, lu et relu, oublié, perdu et ça se passe là entre toi et moi et ça n’a jamais existé comme ça et ça n’existera jamais plus de cette façon, avec cette virgule là à cet endroit et ce mouvement de mon torse qui s’ouvre quand je te parle, avec ce souffle qui me manque et me coupe la poitrine.
Oui, parce que je parle à celui qui viendra après toi. Je parle avec ce qui n’est déjà plus moi. Alors, toi et moi, nous pourrons devenir enfin, tant d’autres choses qui seront oubliées.
Te voir soudain et puis te regarder, briser l’indifférence des images, ne pas pouvoir détourner mon regard de ta figure, de ton œil étincelle, de ta bouche ondoyante, encore un peu humide de la brève gorgée d’un verre de vin blanc piqué d’or
Etre là devant toi enfin et faire semblant de ne plus te voir parce-qu’on-ne-voit-que-toi
Etre là, l’air de rien, m’offrir comme ta vision, sauter derrière ton fard, te contempler de derrière ton visage, me loger à ta place un instant, peut-être même, me regarder en face
Si je me dérobe, c’est que je veux garder ton clair, ton vrai, la sève de ta présence
Ta lumière délicate éblouit, toi qui ne veut décidément pas me voir, qui me vise et m’évite à la fois, comme se conduit la vérité
Alors, je ferme les yeux pour que tu disparaisses
Des fils d’or se tressent dans l’ombre des désirs et flamboient au-dessus de nos têtes, dans ce bistrot bondé jaune et sombre, ils découpent des espaces seulement pour nos reflets et déposent lentement à tes mains des mots comme des baisers sur la peau de la vie
un jour j’ai décidé de ne plus jamais laisser s’échapper un mot, un dire.
D’appuyer ma présence sur ce bout de terre, agrippée des orteils pour équilibrer la tension de ma croupe en partance. Pour. Partir. Partir plus vite. Morte peut-être, je ne sais plus.
Et c’est ici que le rêve commence. L’œil pourtant demi-clos, ne sachant, ne voulant que cette lumière le dise. La nuit nous ensemence.
Je le regarde encore à côté. Je me souviens et j’aime me taire.
Que.
Parfois, il dispersait son corps à d’autres lois, ailleurs, sans jamais rester là, comme une plume sur l’épaisseur d’un ciment rouge de soleil et de temps.
Déposé en lui, tout entier recourbé sur son être, le corps comme armure, qui défie l’insolence du réel. Le poids est si léger que je peux l’écouter de ma chair.
Il y a urgence à dire. Que le serrer contre moi m’arrache à la nuit, me dépossède de toutes mes certitudes et accomplit dans mon âme une équation compacte.
L’instant précis devient quand il se brise, je suis de mon museau sa trace, je regarde l’horloge et je m’écrie au ciel qu’il cesse de tourmenter nos restes.
Je passais l’autre fois près de vous, d’un oeil presque incertain, j’aperçus votre corps couché sur la poussière, recouvert d’un infime drapé de sable aurore, à peine pour réchauffer vos pieds nus d’autres voyages
Protégé sous ses plis, vous dormiez comme un homme, quelques denrées cachées vous gardaient dans la vie
Dans le couloir défait, je décalque à mon oeil un abri pour le lien
Tu allais, enjambant l’asphalte, fou de pas vers elle
scintillant comme l’oiseau, en corps brinquebalant de spasmes et de cheveux pressés
le soleil de fer long, planté comme un épouvantail dans la rue blanche de froid, rendait ton visage pourpre
en ta plastique légère, tu tenais ton angoisse sous la gorge, là, tapie tout près du cœur
encore, allant vers, étouffant ton squelette lourd de tes gestes étourdis, le regard fixe
où vas-tu ? t’attendent-ils quelque part ?
il est des flamands roses que j’ai connus jadis, échassiers merveilleux, leur présence élastique c’est la tienne aujourd’hui, que je cueille comme de l’or tombé de ta poitrine
Quelques minutes après ce jour, pleine d’une lumière grave, je partirai. Je ne serai plus, plus personne ne saura mon nom, j’aurais disparu.
Dans l’instant lent et calme qui aura pris ma joie, arrachée à tous les phares de la nuit, j’aurai tout perdu.
Dans quelques minutes.
Attends.
Pas encore.
Surprise à ce lieu feu de l’autre, j’entreprends de défroisser une ancienne peine et d’y écrire un mot.
Nouveau.
Attends.
Je l’écris.
Vois.
C’est alors que je rencontrerai ton œil. Presque forclos, mi-dit, millionnaire.
Et peut être, alors donc, que depuis ton œil, et à l’instant précis de la chute, celle qui entame la dernière minute, quelque chose de moi sera capté de toi.
J’aurai rejoint le livre, serai toute dissolue dans l’encre vernaculaire.
Et tout à ta lecture de moi, à ton festin scopique, je serai lue de toi, j’aurais atteint le reflet de ton oeil.
Défait son corset de muraille et tombe à mon genou, preste, revenant d’un passé harassé, se tordant, se pâmant d’un amour ineffable, cueilli précisément d’un verger assoiffé, traversant le regard.
Lente âme, découverte à la hache de l’ardeur comme l’ombre découpe la rage.
Immensément se perd dans l’affable incendie.
À présent voilà que je m’entame vers mon ancien départ, la poitrine inversée se pose et repose devant le tombeau parleur qui sonne sur mon cœur, hélas, plus personne ne répond, l’oreille rit sur l’or mort.
Ici, quiconque prend l’appel disparaît aussitôt.
Du corps noir qui pâlit sous la lointaine fureur, l’odeur rance revient sur mon âme, la scène obscène se défait sur le rideau parfait de jaune abasourdi et déchire ma poitrine en son exact milieu.
Elle arrive dans un râle qui saisit ma poitrine. Petite, maigre, les yeux enfouis sous un chapeau moderne, avec dessus les marques du capital inscrites comme des bannières obscènes. Les yeux devinés mais hors regard, enclos sous l’épaisse chevelure brune déposée en muraille sur ses épaules, des morceaux de boucles de fer ornent mal son visage.
Elle se dépose sans poids dans la cellule inhumée souterraine, le noir y est sonore, la lumière artificielle, elle demande une place dans un cri qui tord encore ma gorge, mon cœur alors est tombé dans un noeud qui demeure enserré. Il se souvient encore de ses mains tremblantes sur les genoux, de la forme de son corps, têtu dans sa clôture, de sa tête inclinée, baissée sur les trous innombrables de son habit sombre et cloué. Frêle, certainement affamée, elle est partie soudain dans l’odeur ineffable des jours mauvais. Où vas-tu ? Est ce que quelqu’un t’attend là-bas ?
Jeune femme toute vêtue de douleur, tu es passée ce jour là devant moi sans me reconnaître, je garde de toi, incisant l’ingénue que je m’étais permise à demeurer avant de te connaître, la morsure vive du réel.
En ville, on rencontre parfois certains humains rendus à l’ordre naturel, hirsutes abasourdis, le vêtement ample qui couvre tout le mal qui les a dispersés.
Ils sont là, balançants, sidérés d’avoir vu, titubant à attendre ne sachant plus qui, et depuis si longtemps qu’on les confond avec le gris silencieux des rues, avec les troncs secs des arbres.
Invisibles aux passants, ne le sont jamais à mon coeur voyant.
Quand ils viennent vous saluer, on croirait qu’ils bondissent
Ils doivent être assoiffés par l’intranquillité, briguant un geste, cherchant un regard sûr chez celui qui s’enfuit
Pour eux, les lieux s’inversent, ils tournent devant leur cage, le nez par terre, ils tournent devant leur cage qu’ils gardent bien à l’oeil de peur qu’elle ne leur serve.
J’allais dans la tourmente quand vous m’êtes apparues, vous, deux petites biches, deux petites billes de grâce, deux trous noirs éblouis par ma nuit
L’une au milieu de mon champ, attendant l’autre qui hésitait têtue sur le bas-côté, mes pieds à cet instant bondissant sur les freins, c’est avec ma poitrine que se finit le geste et s’est inscrit la trace
Pendant que mon coeur monte vers le ciel chargé de feu, vous en estompez l’ombre
A vos côtés, soudain, les mots tombent sur les choses
Vos beautés m’ont serrée, m’ont ravie à la mort impatiente
J’allais dans ma tourmente quand la vie à bondi devant mon horizon, aveugle auparavant
C’est le noir qui entoure vos corps qui m’a recomposée
Qui sait si mon visage apparaissait ainsi dans la nuit sarcophage ce qu’il délivrerait ?
Aujourd’hui, J’ai découvert la joie sur le chemin d’un sourire. Reflet dans mon oeil. Amerrissage immédiat. Ceux qui sèment Ne peuvent sonder aussitôt l’épaisseur de leur acte. Pour nous, la question. La question fonde le monde. Nous sommes les trouvailleurs, Le cheveu sauvage et le geste empressé. Pour nous, le temps se trace, N’a presque plus d’importance, Le vécu, seul se signe de sa présence.